Depuis la fin des années 1990, l’usage des revues électroniques est devenu particulièrement intensif dans les domaines des Sciences, de la Technique et de la Médecine. D’une manière générale, tant pour des raisons de coûts et de stockage que pour un accès et une gestion plus aisés, les publications sérielles papiers sont donc amenées à disparaître rapidement. Au colloque de L’INIST sur le “Libre accès à l’information scientifique et technique : État de l’art et perspectives” du 23-24 janvier, les représentants des grands éditeurs privés (Elsevier, Blackwell) aussi bien que ceux des Universités et des centres culturels éditeurs témoignaient vivement du bouleversement de l’édition scientifique et des préoccupations commerciales qui en découlent (voir par ailleurs le rapport rédigé pour le colloque). Un centre culturel comme l’Institut Français des Etudes Andines du MAE (Lima-Pérou) se voit ainsi doublement touché par la réorganisation de la diffusion et de l’accès à l’information scientifique : d’abord comme éditeur mais aussi comme administrateur d’une bibliothèque de recherche.

Loin d’une « croisade numérique » pour « maximiser » une hypothétique productivité des sciences etc., une analyse sobre de l’impact de la mutation en cours s’impose. Les conséquences pour les centres culturels, leurs bibliothèques / centres de documentation et pour les chercheurs sont loin d’être négligeables car la dématérialisation des sources, des bibliothèques recompose jusqu’à la sociabilité même du chercheur. L’Institut comme lieu de rencontre, comme instrument de la visibilité de la recherche et de la coopération françaises ou européennes sur le plan local comme sur le plan international est à repenser. Quid en effet du maintien d’un local entier dédié aux revues, alors que progressivement l’ensemble de ces revues (leurs archives compris) est accessible par Internet ? Quid d’une revue papier que les chercheurs risquent de délaisser face à des méthodes plus souples et plus « impactantes » de publier leurs travaux ou de filtrer leurs lectures (même si bon nombre de lecteurs garderont encore une préférence pour le papier et sa lecture plus conviviale...) ? Ces questions se posent aujourd’hui et non plus à long terme. Le colloque sur le libre accès de l’INIST a souligné l’urgence d’y répondre de manière concrête.

L’IFEA peut aujourd’hui afficher une certaine expertise dans la diffusion par le web de sa production scientifique (site généré dynamiquement à partir de bases de données, archives du bulletin dans leur totalité en ligne depuis plus d’un an, lancement d’une revue électronique il y a 6 mois, introduction à titre d’essai d’une interface compatible « Open Archive Initiative »). Bien que construit sur la base de logiciels « libres » (PHP-MySQL) dans la mouvance des techniques « ouvertes » , le développement du site web de l’IFEA s’est néanmoins fait dans un relatif isolement. Or les expérimentations de l’Institut devraient s’insérer d’urgence dans le contexte plus large des débats et techniques développés autour de l’accès aux informations scientifiques. D’une part en raison du risque d’enfermement dans des solutions techniques propriétaires couteuses à long terme, mais aussi dans l’intérêt d’une meilleure intégration de sa production sur la scène internationale. Priorité devrait être donnée à l’interopérabilité : la connection de collections d’objets documentaires différents et le développement de services communs et pérennes partagés par toute la communauté scientifique devraient être les véritables leviers d’un renforcement de la présence des Instituts comme l’IFEA et de la recherche française en général. C’est pourquoi il paraît nécessaire de se pencher sur des mouvements comme l’Open Archive Initiative.

L’Open Archive Initiative n’est d’abord qu’un accord autour d’un protocole technique permettant d’accéder à des fonds documentaires. Mais les propositions de rendre librement accessible l’ensemble de la production scientifique par ce biais en font un véritable enjeu politique. Nombre de centres de recherche, de musées, de bibliothèques et d’archives du monde entier se regroupent déjà autour de ce protocole. Alors même que la France est encore bien peu présente dans les définitions techniques et dans le développement de solutions « ouvertes » d’accès à l’information scientifique, l’application d’une politique OAI aux Instituts me semble une option particulièrement intéressante. Acteurs dans ce domaine, le MAE et les centres culturels seraient beaucoup mieux à même de définir une politique de l’information scientifique et technique comme bien public (alors que les modèles marchands des maisons éditrices, notamment des multinationales comme Elsevier, Blackwell.... risquent de dominer la scène).

Dans la pratique, l’application d’une politique OAI exige principalement l’implémentation d’interfaces au niveau des sites de chacun des Instituts du MAE, une certaine coordination pouvant rationaliser cette implémentation et mieux définir l’objectif politique du projet. Si l’INIST et le centre de calcul CCSD du CNRS sont fournisseurs de services dans ce domaine et militent pour une « communication directe entre chercheurs », le concept centralisé qu’ils défendaient lors du colloque semble mal adapté à la situation de centres culturels indépendants dispersés sur plusieurs continents. En laissant à chaque établissement le choix des formes d’archivages et de mise en ligne de sa production et en se limitant à inciter et coordonner la création de services « OAI » qui permettent des interrogations transversales et ne demandent pas de passer par chacun des sites des Instituts (guichet unique), autonomie des Instituts et accès global à leur production scientifique seraient favorisés à des coûts très raisonnables. Parallèlement, une réflexion de fond devra être menée avec des institutions comme la Bibliothèque Nationale sur l’hébergement physique des fonds documentaires électroniques importants et la pérennité de leur accès.

Au niveau local (Lima, Pérou, Amérique du Sud pour l’IFEA) une active collaboration des Instituts avec les institutions publiques / ONG culturelles (Bibliothèque Nationale, Archives de la Nación, Archives du Ministère des Affaires Etrangères, IEP etc.. ) dans le développement de solution de mise en ligne de fonds anciens comme de publications électroniques nouvelles serait actuellement l’une des formes les plus dynamiques de coopération culturelle (une pressante demande d’expertise et d’aide de la part de ces institutions locales est là pour en témoigner). La faiblesse des ressources existantes y encourage tout naturellement l’usage de logiciels libres et la promotion d’une politique OAI.

L’évolution des cinq dernières années montre que dès à présent une large partie de l’activité des centres culturels s’oriente vers l’Internet. A horizon d’un autre quinquennat, la gestion de la présence en ligne constituera l’activité essentielle à côté du travail de recherche. L’expérimentation des nouvelles formes de diffusion devient fondamentale et dans ce cadre, le passage généralisé dès aujourd’hui aux publications sérielles électroniques et l’abandon du papier pourraient s’avérer judicieux : la primeur dans ce domaine distinguera ces séries électroniques et permettra de les asseoir sur un plan international. La conversion à une publication électronique des périodiques pourrait par ailleurs libérer des ressources pour l’édition toujours souhaitable de livres papier.

Alors qu’accès libre et commercialisation de l’information scientifique se côtoient, les centres documentaires et bibliothèques seront d’un côté confrontés à la tâche de négocier les droits d’accès aux services en lignes des revues payantes mais devront aussi faciliter, orienter l’accès en général à la documentation sur Internet. Au lieu d’administrer un fonds physique, les bibliothèques passeront à la gestion de la documentation scientifique accessible par l’Internet. Cette évolution du métier de bibliotécaire passe en particulier par une réflexion autour des éléments descriptifs, les métadonnées qui permettent d’accéder aux documents électroniques ont souligné les documentalistes présents au colloque de l’INIST. Caractéristiques et organisation de ces métadonnées (qui ne sont pas autre chose que les références bibliographiques adaptées au monde électronique) sont aussi au cœur du débat de l’Open Archive Initiative. Une présence active dans ces débats paraît là aussi éminement souhaitable.

Conclusion

Qu’on le veuille ou pas, la réflexion sur l’organisation des centres culturels du MAE tourne à présent autour de leurs activités « en ligne ». Vu le développement actuel de l’édition scientifique et de la diffusion des savoirs, une politique volontariste de participation à la « nouvelle » organisation de l’accès à l’information scientifique pourrait avoir ses avantages. Un cadre « Open Archive Initiative », de libre accès semble l’une des meilleures façon d’aborder les nouvelles méthodes de diffusion pour le MAE. Peu contraignant et basé sur des solutions techniques ouvertes, ce cadre laisse une grande liberté d’initiative et de l’indépendance aux Instituts. Porté par une communauté active créant de manière coordonnée et partagée les outil nécessaires à l’initiative assurera une pérennité à moindre coût des projets OAI et permettra en particulier de coopérer avec les pays en voie de développement.